Analyser le contexte des recommandations (1)

De l’importance du contexte

Comme nous l’avons vu dans d’autres modules, il faut tenir compte du contexte lorsqu’on cherche à expliquer une problématique, à recueillir des données ou à les analyser à la lumière des concepts centraux de l’AIGS. Il s’agit également d’un élément important quand vient le temps de formuler et de mettre en œuvre des recommandations.

Comparons le problème du tabagisme, dont nous avons discuté plus haut, à celui de l’épidémie de VIH/sida. Les premières stratégies adoptées pour lutter contre le tabagisme avaient une portée plutôt générale; on considérait que tous les fumeurs se ressemblaient et nécessitaient les mêmes interventions. Ces mesures se fondaient sur une approche « indifférente au genre ». Par bonheur, des chercheuses ont commencé à faire remarquer, en s’appuyant sur une analyse des influences du genre et du sexe, qu’il existe selon les contextes des différences entre les femmes et les hommes, les garçons et les filles,. Les femmes et les hommes ne fument pas nécessairement pour les mêmes raisons; leur expérience de l’accoutumance peut différer et dépendre de certains facteurs comme les rapports sociaux et les attentes à l’égard de chaque sexe. De plus, la société dans laquelle on vit peut influer sur l’usage du tabac ou sur notre rapport économique avec cette activité, toujours selon le sexe auquel on appartient. Ces constats ont modifié l’optique en matière de lutte contre le tabagisme; d’une approche universelle, on est passé à une approche plus « sensible au genre ». Comme le souligne un rapport de l’Organisation mondiale de la santé publié en 2007, « il importe que les programmes de lutte contre le tabagisme tiennent compte des différences, des normes et des réactions liées au genre, pour être en mesure de contrer ces pressions, de réduire la consommation du tabac et d’améliorer la santé des femmes et des hommes partout dans le monde (OMS, 2007, p. 1). Il s’agit là d’un pas décisif vers l’adoption de politiques transformatrices.

Les politiques et programmes touchant le VIH/sida ont suivi un autre parcours. Dès le début, tous les efforts investis dans la lutte contre l’épidémie ciblaient une population précise, soit les homosexuels, puisqu’il s’agissait à l’époque du groupe le plus étroitement associé au VIH/sida et aux maladies connexes. Bien entendu, on pourrait juger que les stratégies de cette période étaient « directives », vu qu’elles ont contribué à renforcer la stigmatisation et la discrimination en donnant l’orientation sexuelle comme responsable de la propagation du VIH. Lorsque le virus s’est étendu à d’autres populations et sous populations, les gouvernements de plusieurs pays ont continué à cibler les groupes à risque élevé, comme les utilisateurs de drogues injectables et les personnes nécessitant des transfusions sanguines en raison d’une maladie. On est alors passé à une approche « indifférente au genre », à l’image des programmes de lutte contre le tabagisme. Graduellement, les mesures d’action se sont mises à refléter une « conscience du genre » de plus en plus forte, les travaux de recherche ayant fait l’illustration que les femmes et les filles comptaient parmi les groupes les plus à risque d’être infectés. Après cette prise de conscience, les stratégies en matière de lutte contre le VIH sont devenues de plus en plus « sensibles au genre », comme en témoignent les recherches sur les moyens de prévention s’adressant aux femmes, tels que le préservatif féminin et les microbiocides.

Fait intéressant à souligner, l’évolution des stratégies concernant le VIH a toutefois été compliquée par les recommandations internationales à ce chapitre. Dans les pays où le VIH est répandu, les Nations Unies prônent l’adoption de programmes universels « de nature à toucher tous les segments de la société ». Mais dans tous les pays où les taux d’infection sont faibles ou ne concernent en apparence que des sous-populations précises, on recommande l’adoption d’une approche ciblée, « qui met l’accent sur la prévention du VIH au sein des groupes les plus à risque ». En surface, cette ligne directrice semble « sensible au genre » parce qu’elle conduit à l’élaboration de programmes adaptés aux besoins des femmes et des filles. D’après l’Agence de santé publique du Canada, « les approches axées sur des populations particulières produisent des mesures d’intervention fondées sur des données probantes et adaptées à leur culture; or, ces mesures sont plus efficaces pour s’attaquer aux facteurs qui contribuent à l’infection et aux résultats de santé médiocres des groupes cibles » (ASPC, 2007). Or, cette approche suppose que les femmes et les filles forment une sous population au Canada, alors qu’elles constituent la majorité. De plus, on trouve des femmes et des filles dans presque tous les autres groupes « à risque » désignés par les programmes canadiens en matière de VIH/sida. Les mesures s’adressant à des groupes particuliers ne prennent pas forcément en considération les facteurs conjugués du sexe, du genre et de la diversité; dans le cas du VIH, elles risquent même de laisser pour compte des groupes non vulnérables à l’infection, mais qui pourraient le devenir. Aux premiers jours de la pandémie, personne ne soupçonnait que les femmes et les filles pourraient un jour être à risque, si bien qu’aucune mesure n’a été prise pour les protéger. Aujourd’hui, plus de la moitié des personnes vivant avec le VIH sont de sexe féminin. On voit donc qu’un examen des stratégies contre le VIH/sida à la lumière d’une AIGS ne conduit pas à une approche « ciblée » ou « sur mesure », comme dans le cas des politiques de lutte contre le tabagisme. Il nous amène plutôt à conclure qu’il faudrait privilégier des politiques transformatrices globales, étant donné que la pandémie intéresse l’ensemble de la population, à l’égal de la question du genre. [1]

Les deux exemples ci-dessus nous rappellent que l’AIGS ne ressemble pas à une recette permettant de préparer chaque fois le même gâteau. On ne peut pas deviner à l’avance en quoi consisteront les conclusions ou les recommandations, puisque celles-ci doivent émerger d’une démarche itérative. Parallèlement, les constats et les recommandations découlant d’une AIGS sont définis par le contexte; ils reflètent les éléments particuliers d’une problématique, la population à l’étude, les données à notre disposition ainsi que l’historique des analyses et des plans d’action.

Source : [1] ONUSIDA (2005). Intensification de la prévention du VIH. Document d’orientation politique, Genève.
Agence de santé publique du Canada (2007). Populations à risque : Pourquoi concentrer les efforts sur des populations distinctes? www.phac-aspc.gc.ca/aids-sida/populations_f.html

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